« N'oublies jamais. Chacun de nous est au centre du Monde »

De l’impossible voir...

Adolescente, mon père me dit un jour « N'oublies jamais. Chacun est pour lui au centre du Monde.»

Aujourd’hui, et irréversiblement depuis lors, cette phrase a consumé mon regard, et dans la foulée tout mon voir.

A mon insu, je me suis glissée dans tout ça qui nous dépasse, qui faisait fi de toutes nos modalités spatio-temporelles, quelque chose de l’ordre d’une méta-grandeur. J’y ai découvert un magma vibratoire, imprégné d’informations atemporelles et aspatiales, tout à la fois ici et là-bas, même et différent. Avec étonnement, j’ai rencontré sous les concepts, sous les représentations, une densité discontinue, instable, vibrante, tapie dans l'opacité de la matière. S’en est suivi la disparition du temps et la venue d’une durée à la temporalité paradoxale, dans un espace-temps d’une plasticité inouïe, à la malléabilité insensée.

Je me mis à expérimenter une pensée autre, au-delà de nos représentations usuelles : une galaxie en bouteille de Klein ; une étendue aux particules interconnectées sans écart spatial ; un cosmos aussi malléable que ma feuille de papier, que je tordais en anneau de Moebius, ou pliais comme les transporteurs d’épice de Dune. Avec le doute hébraïque puis la topologie mathématique, des sauts conceptuels m’ont déchiré le cerveau, en dépit du bon sens. La tyrannie de nos images mise à mal, mon imaginaire s’est disjoint et les notions de lieu et d’étendue ont perdu toute intégrité. Je voyais un cosmos aux éléments tout en même temps proches et lointains, dedans et dehors, réduits à un point dans un non-espace, des lieux inouïs, aux couleurs insaisissables. Je les contemplais fascinée et tentais de les ancrer dans la matière.

Il ne reste quasi rien, même plus l’a priori de l’espace. L’espace dogmatique déconstruit, il n’y a plus pour moi qu’un inconnu perpétuel de l’espace. Tout s’y engouffre. Mon regard et mes sens se défont, mes images mentales s’égarent. Je meurs à moi-même, ne maîtrise plus aucun donné. J’en perds le fil, car nous ne pouvons connaître qu’imprégné de cohérence. Je tombe sans bouger, je suis désarçonnée. Ma solidité s’est perdue, celle de mon corps et celle de mon esprit. L'espace homogène se libère, se lâche, tombe, l’objet se démembre, son information flottant quelque part. Un univers autre déroule ses dimensions multiples, insondables, et pas uniquement virtuelles. Une béance commence alors à s'écrire, jusqu’à frôler la folie.

Ce fut si troublant d’arriver là. Nos certitudes, nos cohérences, la réalité inébranlable, tout cela forgeait tellement mon regard, que c'est lui que j’ai fini par scruter ; car c’est lui qui figeait mon esprit, mes logiques, le cosmos. Trous noirs, théorie des supercordes, intrication quantique, et d’autres encore, toutes ces propositions de mise en jeu physiques et astrophysiques, les unes comme les autres, ont intensifié cette dérégulation de l’espace qui me travaille. Alors, j’ai imaginé une œuvre qui explorerait plastiquement, parlerait d’un monde autrement regardé, avec une approche affranchie de tout repère. Mais je dessinais un monde tellement loin de notre réalité que je ne savais plus rien.

De réalité était-il encore question? Suis-je toujours parmi nous?

...Au piège à espace

Mon entendement trébuche, s’abîme, Un décrochage qui ne s’arrête plus. Je le devinais plus qu’il ne se laissait voir, mon regard a produit un trou noir sous mes paupières fermées.

Ce n’était pas absurde d'aller en-deçà de mon voir, dans ce monde agrégé par la culture...Non, elles n’étaient pas si absurdes les images irrationnelles et illogiques de mon univers. Il me fallait maintenant choisir un art capable de dépasser notre esprit, perturber nos émotions intellectuelles et modifier notre jugement de l'espace. Un art qui ne chercherait pas à illustrer mais nous déplacerait de manière subtile. La réalité à l’œuvre, comme cause capable de brouiller les codes et les lieux, et dans sa suite, l’espace-temps tout entier.

A coup de tracés, de lumières et de miroirs, je me mis à composer des poésies spatiales immersives, à arrimer des espaces immatériels et atypiques dans notre réalité. Il ne s’agissait pas de représenter, mais de capturer, un lieu, qui fasse se fracturer les regards, disjoigne les corps, dans un moment spatial abyssal. J’emprunte à l'optique quantique, sonde les codes qu'on ne peut plus dater, scrute les informations restées sur terre, m'attaque à la mémoire de l’Homme, pour démasquer les images collées sur le monde, afin qu’il en perde son homogénéité.

Dans une densité visuelle plus fondamentale, une immersion affranchie de tout repère nous invite à ressentir les lignes et directions du monde, sans cesse voilées par nos mirages. Il s’agit de pénétrer une vision plus brute et obscure de l’espace, une invite à des incursions au-delà de notre savoir, de nos images, dans la sphère de la dissociation perpétuelle et de la mobilité chaotique, afin de toucher les gens dans leur corps et remettre en jeu nos représentations.

Tout est là. Aux limites du point de vision. Comme un enquêteur du temps, nous voyageons dedans, ici et là-bas, dans une lumière à la froideur sidérale, dans l’inhumanité du cosmos. D'une indifférence glacée, un morceau d’infini diffracté nous transporte. Libre et phénoménale à la fois, il nous fissure et nous traverse. Face à un bris d’astre perdu, à la manière d’un morceau d’étendue sans distance, une étoile blanche sur notre planète nous ébrèche. Une de ses pointes s’est égarée dans un trou noir stellaire. Je l’ai prise au piège de mes miroirs.

(A SUIVRE...)

Noémie Goldberg/ NoGold